Article écrit à quatre mains par Patrick 6 et Françoise M.
Les deux œuvres emblématiques de l'Art Institute of Chicago sont, très certainement, signées Edward Hopper et Gustave Caillebotte.
La première date de 1942 et se veut, selon les propos de l'artiste, la peinture de la solitude dans une grande ville. Il s'agit de Nighthawks qui s'inspire d'un diner qu'Hopper avait vu à New-York, dans Greenwich Avenue.
La seconde date de 1877: il s'agit de Rue de Paris, temps de pluie.
Caillebotte y a représenté une intersection parisienne, proche de chez lui.
La vision de Paris est réaliste et constitue une excellente introduction au Paris du 19ème siècle, d'une certaine manière encore le nôtre.
Aussi avons-nous voulu partir de cette toile pour découvrir le Paris de Gustave Caillebotte.
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| Rue de Paris, temps de pluie, le chef d'œuvre de Caillebotte. |
| La place du Dublin, de nos jours. Bien que les immeubles haussmanniens soient toujours en place, le carrefour est cependant méconnaissable : la chaussée a été totalement réaménagée (disparus les pavés !) et des arbres intempestifs ont poussé au milieu de la place. Détail amusant : la pharmacie du tableau est toujours en place de nos jours ! |
La toile de Caillebotte, Rue de Paris, temps de pluie,
porte témoignage sur la ville que les travaux du baron Haussmann, préfet de Paris, ont façonnée, peu à peu.
Les grands chantiers, menés de 1853 à 1872 dans la capitale (40 ans après ceux de Londres qui ont inspiré Napoléon III, leur ordonnateur) ont créé un nouveau cadre de vie.
Si l'on regarde les vêtements des personnages représentés ici, il apparaît clairement qu'ils appartiennent à la bourgeoisie, à l'exception de l'ouvrier et de la servante, en tablier, en arrière plan.
Un détail est significatif : l'abondance des parapluies et, surtout, leur forme. En effet, la forme du parapluie qu'on connaît aujourd'hui (une armature entourée de baleines en acier) date de 1852 et son inventeur, le britannique Samuel Fox, fit fortune avec. En 1877, le parapluie est donc un accessoire onéreux que peu peuvent s'offrir.
Avant de nous attacher à l'endroit où la scène montrée a lieu notons que l'homme du couple du premier plan ne porte pas d'alliance tandis que sa compagne arbore une splendide boucle d'oreille (vraisemblablement un diamant ou une perle).
Les lieux représentés sont facilement identifiables : ils sont situés dans le quartier de l'Europe de Paris (soit dans le 8ème arrondissement), dont les rues portent souvent le nom de villes européennes.
Nous sommes place de Dublin, avec la perspective de la rue de Moscou (à gauche), la rue Clapeyron (au centre), une partie de la rue de Turin (à droite). L'amorce de la rue de Saint Petersbourg (à l'extrême droite) est suggérée.
La place actuelle est la même (à l'exception, répétons-le, des pavés bitumés et des arbres ayant poussé depuis).
Ce tableau correspond au cahier des charges du préfet Haussmann : de larges avenues, des immeubles hauts de 6 étages (avec balcons filants aux 2ème et 5ème étages).
Notons que le réverbère qui divise l'espace de la toile est un modèle qui date de 1830, modèle disparaissant peu à peu des arrondissements centraux. Ce réverbère, dans une représentation du Paris contemporain de Caillebotte peut s'expliquer par la situation alors périphérique du quartier (la barre horizontale, soudée à droite, sous la lanterne et terminée par un crochet permettait d'appuyer une échelle pour allumer et éteindre le réverbère, voire le réparer.)
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| Cette carte postale de 1908 montre l’emplacement où se tenait Caillebotte pour réaliser son œuvre. Le photographe tourne, en effet, littéralement le dos à la toile du peintre. |
| A noter que, comme indiqué sur la carte postale ci-dessus, la place de Dublin s'appelait autrefois le carrefour de Moscou. Le changement d'appellation est intervenu en 1864. |
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Caillebotte, habitant dans le quartier de l'Europe, voit les nouvelles avenues, les nouveaux immeubles mais voit aussi les gares devenir un des éléments essentiels du projet d'Haussmann qui veut favoriser la circulation, à l'intérieur de Paris, mais, aussi, depuis et vers Paris.
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| Carte postale de 1900 montrant l'autre côté du pont de l'Europe. |
| Ce côté-ci du pont de l'Europe a, lui aussi, été totalement modifié. La perspective des immeubles reste cependant identique. |
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| Le pont de l'Europe, sous un autre angle, vu par Caillebotte. |
| Osera t-on dire que c'était mieux avant ? |
La gare Saint-Lazare, qui date du règne de Louis Philippe, doit être agrandie pour faire face à son succès. L'architecture métallique fait son apparition et remplace les structures en bois.
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| Vue de la gare Saint Lazare en 1900. |
| Désormais, scooters, autos et trottinettes ont remplacé fiacres et chevaux devant la gare Saint Lazare. |
On connaît la fascination de Monet qui propose une série de 12 toiles à la même exposition de 1877. Caillebotte, pour sa part, outre la toile Le pont de l'Europe et deux esquisses, consacre encore une toile (dont nous avons vu la reproduction) à cet emblème de la modernité.
| Le lieu exact où se déroule cette scène n'a jamais été clairement identifié. Par contre, le 16, rue de Lisbonne constitue un suspect idéal par sa proximité immédiate avec l'appartement de Caillebotte. |
La plus célèbre est, bien évidemment, Les raboteurs de parquet, peinte l'année précédente, et, selon la tradition, résultat d’observation de travaux dans l'appartement familial.
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| Amis parisiens, si vous avez une photo à nous proposer de vos parquets haussmanniens, vous êtes les bienvenus ! |
L'hôtel particulier que le père de Gustave Caillebotte, Martial, a fait construire se situe au 77, rue de Miromesnil, à l'angle de la rue de Lisbonne, sur un terrain qu'il a acheté. Cet hôtel particulier, Gustave Caillebotte y vivra, à partir de 1867 jusqu'en 1879. C'est depuis les balcons de cet immeuble qu'il peindra certaines de ses vues de Paris les plus connues.
Si le quartier de l'Europe bien de son quartier de résidence et de prédilection, il n'y est cependant pas né. Son lieu de naissance est, en effet, le 160, rue du Faubourg Saint-Denis (le 19 août 1848).
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| La rue du faubourg Saint-Denis en 1900. |
| La rue du faubourg Saint-Denis, à la hauteur du numéro 71, de nos jours. |
Ateliers, entrepôts, lavoir et machine à vapeur se trouvent au 152, de la rue du Faubourg Saint-Denis.
Isolés par un jardin de la fabrique, Martial Caillebotte et les siens résident dans un vaste pavillon.
| Il nous a été malheureusement impossible, de reproduire le tableau de Caillebotte, d'une part, car nous ne voulions pas troubler la tranquillité des habitants des lieux et, d'autre part, la façade de l'immeuble a été totalement remaniée et les fenêtres ont été changées (ce qui explique, notamment, que la balustrade visible sur le tableau n'existe plus de nos jours). En résumé, cette fenêtre n'existe plus et la vue n'est plus reproductible. En revanche, nous pouvons, au moins, vous présenter le lieu lui-même, situé au coin du 77, rue de Miromesnil et de la rue de Lisbonne. |
| Une plaque commémorative indique le lieu de résidence du peintre. |
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| Rue Halévy, vue du 6ème étage (1878) |
| Le Parc Monceau n'a pas tant changé que cela ce dernier siècle ! |
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| Seconde toile, Parc Monceau, de 1878. |
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| La Place Saint-Augustin par temps brumeux (1878). |
| La place Saint-Augustin, sans son filtre impressionniste, est méconnaissable. |
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| La Caserne de la Pépinière (1878). |
| Les plus attentifs d'entre vous auront noté que le côté gauche de la place Saint-Augustin est totalement différent de celui présenté sur le tableau. Et pour cause ! Le Cercle National des Armées a été construit en 1927, changeant au passage, la physionomie de la place. |
Après la mort de René et de leurs parents, Gustave et Martial revendent l'hôtel particulier de la rue de Miromesnil et une propriété familiale à Yerres. Ils s'installent tous deux au 31, boulevard Haussmann dans un appartement qu'ils louent tout d'abord avant de l'acheter. Le 31, boulevard Haussmann se trouve derrière l'Opéra Garnier, et l'appartement, lui, était au 3ème étage, à l'angle du boulevard Haussmann et de la rue Glück.
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| Percée à partir de 1864, l'avenue de l'Opéra voit ses travaux interrompus par la guerre de 1870 (et la Commune qui s'ensuivit) puis repris en 1876. Elle est finalement achevée vers 1877. |
| L'avenue de l'Opéra, telle que nous la connaissons, a été achevée vers 1877, avec les derniers immeubles construits jusqu'en 1879. |
Ayant hérité d'une fortune, les frères Caillebotte sont à leur tour, immensément riches. Ils continuent à partager l'appartement du boulevard Haussmann jusqu'en 1887, donc jusqu'au mariage de Martial et de Marie Minoret. Cette dernière, fervente catholique, n'accepte pas de voir le couple illégitime, puisque non uni légalement et religieusement, que forme Gustave avec Anne Marie Hagen (dite également Charlotte Berthier). Les deux frères continuent de se voir mais cessent de cohabiter.
Martial et sa famille
s’installent 9, rue Scribe et Gustave ira vivre définitivement au Petit
Gennevilliers où il pourra plus facilement se livrer aux plaisirs du canotage
et de l'horticulture.
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| La rue Scribe, le nouveau lieu d'habitation de Martial Caillebotte. |
| La rue Scribe de nos jours. |
Le peintre garde, toutefois, un pied à terre à Paris, au 29, du boulevard Rochechouart et continue à voir ses amis, les peintres impressionnistes, une fois par mois, au café Riche (lequel était situé à l'angle du 16, boulevard des Italiens et de la rue Le Peletier. Le lieu deviendra, par la suite, une banque.)
Lorsque Gustave Caillebotte meurt, à 54 ans, au Petit Gennevilliers, ses funérailles ont lieu à Paris, dans l'église Notre-Dame de Lorette, paroisse dont Alfred, son demi-frère, a toujours la charge.
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| L'église Notre-Dame de Lorette en 1903. |
| A part les fiacres, rien n'a changé dans la perspective de l'église Notre-Dame de Lorette. |
Il est enterré au cimetière du Père Lachaise.
Le marchand Paul Durand-Ruel, qui a longtemps combattu
avec Gustave Caillebotte pour faire connaître la peinture impressionniste,
organise, dans ses galeries, 16, rue Laffitte et 11, rue Le Peletier, une
rétrospective posthume rassemblant, trois mois après son décès, plus d'une centaine d'œuvres.
L'exposition dure deux semaines et une demi-douzaine d'œuvres sont achetées
mais les vues urbaines n'intéressent pas les acheteurs.
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| La rue Laffitte vue depuis le boulevard des Italiens. |
| Aussi incroyable que cela paraisse aucun des bâtiments de chaque côté de la rue Laffite n'a survécu depuis la photo d'époque ! |
Dans un premier temps, en particulier après le "legs Caillebotte", celui-ci
sera reconnu comme mécène mais non comme artiste.
Gustave Caillebotte, riche héritier et ami de plusieurs peintres impressionnistes (en particulier Monet et Renoir) pouvait aider ceux-ci matériellement. Ainsi, il loue un appartement pour Claude Monet, près de la gare Saint Lazare, lui fournit les sommes nécessaires à l'achat de matériel de peinture.
Nous avons brièvement évoqué son rôle essentiel pour la troisième
exposition impressionniste, celle de 1877, au 6, de la rue Le Peletier, non
loin de la galerie du marchand Paul Durand-Ruel : Gustave Caillebotte trouve le
lieu d'exposition (le premier étage d'une maison en réparation, louée pour la
circonstance), finance en très grande partie l'événement, tout en s'occupant de
l'organisation et de la publicité.
Mais, outre cette action ponctuelle, il achète des toiles
aux impressionnistes (y compris à Degas dont il apprécie le talent même s'ils
ont des rapports conflictuels).
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| La rue Le Peletier en 1900. |
| Le 9, rue Le Peletier est actuellement en travaux. La devanture reste, cependant, reconnaissable. |
Dès ses 28 ans, en 1876, deux jours après la mort très prématurée de son frère René, il rédige un premier testament qu'il complétera en novembre 1883. A sa mort, il laisse, derrière lui, une importante collection d'œuvres impressionnistes (plus de 70) et son testament stipule qu'il lègue cette collection à l'État mais que les œuvres (parmi lesquelles figurent 5 Cézanne, 7 Degas, 16 Monet, 8 Renoir) ne peuvent être exposées qu'au musée du Luxembourg (alors, lieu d'exposition des œuvres contemporaines), puis, ultérieurement, au Louvre .
Gustave Caillebotte meurt le 21 février 1894. Dès le 11 mars, Renoir, exécuteur testamentaire, annonce au directeur des Beaux-Arts le legs et ses conditions. Renoir et Martial Caillebotte sont informés que l'exiguïté des salles du Luxembourg ne permet pas de montrer l'ensemble de la collection.
A la suite d'une longue bataille juridique et médiatique,
puisque la presse est partie prenante, le legs est finalement accepté en 1895
par l'Etat.
Gustave Caillebotte est désormais célèbre... Mais,
essentiellement, en tant que mécène éclairé.
Son talent de peintre sera peu à peu reconnu, à partir des années 1970, et la reconnaissance partira des Etats-Unis où nombre de ses toiles avaient été achetées par des collectionneurs. Une exposition, en 1976, à Houston et Brooklyn contribue grandement à la réévaluation de sa peinture.
Le réalisme urbain de ses toiles parisiennes, ses angles
de vue (qui apparentent son art à la photographie et au cinéma), son découpage
de l'espace, en même temps que sa suggestion de la solitude au cœur de la
ville, en font désormais le prophète du courant "réaliste" américain.
Il n'est donc que justice que Gustave Caillebotte et
Edward Hopper se partagent les cimaises de l'art Institute of Chicago.
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| Gustave Caillebotte photographié par son frère, Martial, dans la cour du Louvre. |





















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